Les archives du Point Eco de la CCI
Le Point Eco
Numéro 238 . Février 2005

Cordonniers : un avenir lié à la créativité et au dynamisme

Profession sinistrée par les effets de la mondialisation et l’arrivée de chaussures bon marché sur lesquelles les réparations s’avèrent souvent inutiles et coûteuses, les professionnels sont à la croisée des chemins. En pleine mutation, le métier de cordonnier s’oriente de plus en plus vers la polyvalence.

Diversifier ses activités
Selon Serge Le Flohic, l’actuel président de la Fédération française de la cordonnerie et multiservices (Paris), « le métier a subi de gros revers lorsque l’activité économique a chuté dans les années 1993-1994. De 1994 à 1999, la profession a enregistré une baisse vertigineuse et constante, mais aujourd’hui un frémissement se fait jour. Outre l’aspect artisanal, les cordonniers doivent aborder le commercial, revoir l’aménagement de leur magasin, vendre de la chaussure haut de gamme, se démarquer et jouer la carte de la qualité »*. Bruno Metzger, président de la Corporation des cordonniers et de la Fédération de l’Est (95 adhérents, dont 60 dans le Bas-Rhin), est au fait des dernières évolutions de la profession. « En cinq ans, nous avons perdu près de 15 % des effectifs, en raison notamment de départs à la retraite non remplacés. Dans les petites communes, les artisans ont cédé la place à des boutiques multiservices, où les travaux de cordonnerie sont en général sous-traités. Plus souvent, ce sont des chaînes de cordonniers qui implantent un rayon du type “Talons Minute” dans les grandes surfaces. Dans les villes, les loyers sont devenus très chers et l’évolution des modes de consommation n’encourage pas les installations. L’apparition de chaussures bon marché jetées après usage menace aujourd’hui la profession, qui souffre par ailleurs d’un déficit d’image auprès des jeunes ». Sur ce plan, la Corporation s’attelle à mieux communiquer. « Le métier a évolué avec les matières : synthétiques, nouvelles colles, nouvelles machines, etc. On n’en est plus à l’époque de la boutique sombre, où le cordonnier exerce dans la saleté ». Par le biais de la Corporation, les artisans s’attachent à expliquer leur métier, tant auprès des jeunes que des clients. C’est ainsi que des fiches ont été réalisées, définissant les significations des pictogrammes figurant sur les chaussures. «Nous conseillons d’éviter le synthétique, qui provoque un échauffement du pied, une transpiration, des pieds mouillés puis froids qui peuvent provoquer des mycoses.»

Mais pour faire face à la chronique d’une mort annoncée dans le métier de la cordonnerie, la voie de la polyvalence ou du service semble colmater les brèches. S’il veut survivre, le cordonnier installé comme artisan est obligé de diversifier ses activités. Il va, par exemple, étendre ses réparations à la maroquinerie, voire aux vêtements. Nombreux sont ceux qui proposent des services annexes comme la fabrication de clés, plaques d’immatriculation, à côté de la vente de produits (cirages, désodorisants). « La profession garde le moral envers et contre tout, ainsi nous nous employons avec le concours de l’Éducation nationale à améliorer la formation initiale des cordonniers multiservices ». À noter que d’ici cinq ans, 30 à 40 % des chefs d’entreprises artisanales vont prendre leur retraite, représentant un potentiel de 20 000 à 25 000 entreprises à transmettre pour le seul secteur des métiers et services. La question de la viabilité de ces entreprises va donc se poser de manière cruciale, un grand nombre d’entre elles ne trouvant pas de repreneurs. Cette situation met en évidence la nécessité de favoriser le processus de transmission.

*Source : L’Officiel des Métiers de la Cordonnerie, octobre 2004.

Bruno Metzger : cordonnier et maître bottier
Originaire de la vallée de la Bruche, Bruno Metzger est venu faire un stage d’entreprise chez son oncle, il y a vingt cinq ans. L’échoppe, située au début du quartier de la Montagne Verte à Strasbourg, était alors une cordonnerie traditionnelle. Les clients prenaient très soin de leurs chaussures, l’activité de réparation avait toute sa place. Depuis, les habitudes de consommation ont changé : on achète moins cher et on jette. D’où la diversification de bon nombre de cordonniers, qui se sont orientés vers du multiservices en serrurerie, maroquinerie, voire pressing.

Des souliers sur-mesure
Pour sa part, Bruno Metzger a ajouté une activité de vente à ses prestations : cirages, semelles, lacets, embauchoirs, brosses à chaussures, chausse-pieds, tire-bottes. Mais surtout, il s’est lancé, en 1994, dans le sur-mesure en créant et fabriquant des chaussures et des bottes d’équitation pour hommes. Près de 300 opérations sont nécessaires à la réalisation d’une paire de souliers sur mesure. Le maître bottier cumule les compétences de six corps de métier différents et consacre 30 à 40 heures de travail à la fabrication d’une seule paire de chaussures. Les techniques de coupe, de façonnage et de finition sont traditionnelles et s’effectuent à la main. Tous les six mois, un nouveau modèle fait son apparition dans la boutique. « J’essaie de trouver des lignes élégantes et originales, mon objectif est de suivre, voire d’anticiper les courants de la mode. Une belle chaussure se conçoit et se réalise entre la personnalité et l’exigence du client d’une part, et l’écoute et le professionnalisme du bottier d’autre part. » La chaussure sur-mesure est vendue à 800 € la paire (1100 € pour la botte), alors qu’une petite collection de modèles en prêt-à-porter est proposée à 195 €. Création de formes en bois, dessin du modèle, le cordonnier exerce un travail artistique. Le cuir est cousu une première fois, on remplit le moule avec du liège, celui-ci se tasse, ensuite il place une semelle en cuir intercalaire et la semelle de marche.

Finitions à la main
« Après la mesure du pied, on fait une chaussure d’essai en plastique ; on voit au travers et on peut corriger, ensuite la chaussure est montée », explique Bruno Metzger, qui se fournit auprès de Costil Tanneries de France (Lingolsheim) pour les cuirs de dessus (tannage au chrome) et auprès d’entreprises allemandes et italiennes pour ce qui est des cuirs de dessous (tannage végétal). La vente de chaussures représente 20 % de son activité, le reste est de la réparation, dont 80 % sont des chaussures femmes. Pointues, à talons aiguilles, elles s’usent plus vite. « Souvent mes clientes anticipent en ajoutant des patins. » Bruno Metzger est titulaire d’un brevet de maîtrise, il emploie un apprenti de 2e année, son épouse vient de temps en temps lui donner un coup de main pour la réalisation des coutures et dessous.

La cordonnerie Metzger, 14 route de Schirmeck à Strasbourg, est ouverte tous les jours de 8h à 12h et de 13h30 à 19h, sauf le lundi.

Claude Zirn, cordonnier de père en fils
En dépit d’une conjoncture difficile pour la profession, Claude Zirn, cordonnier à Strasbourg-Robertsau, se montre serein : « il y aura toujours du travail pour les artisans. Passion, minutie, sens du relationnel, ce sont des chefs d’entreprise qui auront su s’adapter aux attentes des consommateurs, en misant sur la qualité des services. » Et de se féliciter : « l’image de l’échoppe minuscule, sans lumière est révolue, les locaux sont devenus agréables ». Cordonnier de père en fils, un adage qui se vérifie pour Claude Zirn. Pourtant, celui-ci voulait être podo-orthésiste. C’est en travaillant avec son père qu’il s’est découvert une passion pour la cordonnerie. Brevet de compagnon en poche, il a exercé son métier chez un maître bottier pendant 18 mois après son service militaire. Il a repris l’affaire de son père lorsque celui-ci a pris sa retraite. C’était en juillet 1989. Depuis, il a complété ses prestations de cordonnerie par quelques services : tampons, cartes de visite, gravure, vente de produits d’entretien du cuir et articles de maroquinerie. Cela lui a été possible par l’agrandissement de son magasin.

Des clients peu pressés
À l’instar de nombreux collègues, Claude Zirn est tributaire de clients peu pressés de récupérer leurs chaussures. « Surtout au changement de saison, on a tendance à oublier et… cela prend de la place », observe l’artisan qui va sans doute opter pour un paiement à l’avance. « Cet argent dort, alors que j’ai payé mon fournisseur. Et certains clients ne reviennent jamais… Mon manque à gagner est d’environ 150 € par an ». Claude Zirn garde les chaussures pendant deux ans, avant de les céder à des oeuvres caritatives. La clientèle de la Cordonnerie est essentiellement une clientèle de quartier et d’une périphérie proche, parfois récupérée des collègues partis à la retraite sans avoir trouvé de repreneurs. Une clientèle majoritairement féminine et une clientèle masculine recherchant un travail de ressemelage cousu. S’il a enregistré une baisse de chiffre d’affaires due à l’arrivée de chaussures à bas prix que l’on jette, il rénove encore de belles chaussures. « Il faut s’adapter aux matériaux, aux nouveaux talons incurvés, aux matières plus souples, aux colles adaptées aux synthétiques. » La mode actuelle constitue d’ailleurs un avantage : les talons aiguilles nécessitent un rafraîchissement une fois par mois. Dans son magasin, un banc de finition pour le grattage des semelles et les finitions, une presse pour l’assemblage des semelles et talons après encollage, et trois machines à coudre dont deux spécifiques aux semelles, l’une dite «petits points» et l’autre de type «Blacke».

Un savoir-faire qui rend confiant
À l’écoute du marché, Claude Zirn vend des semelles à eau, dont les propriétés favorisent une stimulation de la circulation et apportent du confort : jambes moins lourdes, pieds moins froids. « J’essaie de tout exploiter. » Secrétaire de la Corporation, celui-ci essaie de faire bouger la profession. «L’union fait la force, et c’est d’autant plus important dans un métier en perte de vitesse. Alors qu’il y avait 45 000 cordonniers en 1950, il en reste près de 3 600 en France. Au sein de la Corporation, nous échangeons sur le métier, les nouveaux matériaux, les tarifs. »

La Cordonnerie Claude, 3 rue du Chevalier Robert à Strasbourg, est ouverte du mardi au vendredi de 8h à 12h et de 14h à 19h, le samedi de 8h à 12h30.




> En 2000, la France a produit 100 millions de paires
de chaussures et elle en a consommé 327 millions de paires.

> Les cordonniers étaient 45000 en 1950 et ne sont plus que 3600 aujourd’hui.



Brèves
LE CORDONNIER
Sa spécialité
Réparer les chaussures abîmées. Le cousu main a cédé la place à l’encollage, mais les principales opérations n’ont guère changé : changement de talons, ressemelage, pose de patins, font partie de la routine. On peut aussi demander à un cordonnier réparateur de remplacer une cambrure, changer une semelle intérieure, colmater un trou ou rafraîchir la teinture d’un cuir.

Des techniques variées pour un travail de qualité
Le plus souvent, le cordonnier est sollicité pour la réparation des semelles et des talons : il découd la partie usée, dessine la pièce de remplacement, la découpe dans le matériau choisi, la prépare en amincissant et en ponçant. Ensuite, il pose la pièce avec des clous, la colle ou la coud, et termine au banc de finissage afin de fraiser, polir et dresser les bords.

Un travail encore manuel
Le cordonnier connaît les montages (goodyear, black, soudé), les matériaux (cuir, caoutchouc, crêpe, élastomère), les outils (tranchet, marteau, tenaille), les machines (banc de fraisage, machine à coudre les tiges, les semelles), les fils (nylon, coton), les peausseries (chèvre, chevreau, box).

Qualités
Le cordonnier doit posséder les qualités générales des métiers manuels : de la patience, de la précision, du soin, une grande dextérité. Il est capable d’évaluer le coût de la réparation et de juger si elle en vaut la peine.

LE BOTTIER
Il fabrique des chaussures sur mesure. à partir d’un patron, il découpe les pièces, les assemble et les monte. Ce travail s’effectue à la main ou à l’aide de machines qu’il aura préalablement réglées.

Organisation professionnelle
Fédération française de la cordonnerie et des commerces multiservices, 01 42 08 47 50

Formation
Pour partir du bon pied, le CAP de cordonnier bottier ou de cordonnier réparateur est un minimum. Il existe un brevet de maîtrise (BM) dans les mêmes spécialités.
• Les CAP cordonnier réparateur, cordonnier bottier et chaussure sont préparés surtout par apprentissage, dans les CFA, parfois dans les lycées professionnels.
• Le BM cordonnier réparateur ou cordonnier bottier permet de diriger une entreprise et de former des apprentis. Il est délivré par les Chambres de métiers.

Contacts
• AFPA, 03 88 14 34 70
• Compagnons du devoir 03 88 32 30 85
• CFA du LPC de Kaysersberg, 6 rue Baldung Grien, Strasbourg, 03 88 35 37 38